Cassette 20

Alain DANIÉLOU : Pendant, non pas des siècles, mais des millénaires, tout ce que l’homme a pu penser sur la nature du monde et connaitre sont arrivés à un degré de connaissances et, je dirais, un système de pensées, une conception de l’univers, une conception de la religion, une conception de la science, une conception de l’être humain, qui sont, je crois, sans égal. Et cela faciliterait beaucoup les progrès même de la science d’aujourd’hui d’être un peu plus informé.

Il y a des domaines, par exemple, comme celui des pouvoirs du Yoga qui sont tellement développés comme connaissance de l’être humain par rapport à ce que les psychologues ou des physiologues modernes peuvent savoir, mais c’est la même chose dans d’autres domaines. Donc, cela parait curieux d’ignorer toute cette partie de l’héritage de connaissances, au fond, dont sont nées toutes les civilisations.  

Michel DERVILLE : Pour le développement des connaissances et notamment des connaissances d’ordre scientifique. Mais je crois que votre analyse va encore plus loin et que vous dites même que cette connaissance de l’Inde ou la pratique de certains rituels indiens pourraient redonner un équilibre à une société, notre société contemporaine qui en manque totalement, car vous êtes très sévères à l’égard de la société contemporaine occidentale.

Alain DANIÉLOU : Oui, mais les deux choses vont ensemble parce que comme le monde moderne vit terriblement selon la phrase de Marx qui dit : « L’importance, ce n’est pas de comprendre le monde, c’est de le changer. », je crois que quand on part sur des données comme cela, on vit dans l’absurde. Et je crois que nous passons notre temps à vouloir changer toute sorte de choses, à nous prétendre améliorer toute sorte de choses sans chercher à les comprendre. Nous ne cherchons pas du tout à comprendre ni la nature de l’homme, ni son rôle dans la création, ni toute sorte de choses essentielles, ni la nature même de la société humaine, ni des rapports possibles avec des êtres supérieurs et des destins. On est stupéfait de voir les slogans stupides et les croyances naïves qu’il y a à côté d’une recherche qui est uniquement dans le domaine scientifique qui était sérieuse et avancée.

Donc, il y a là un manque d’équilibre et je crois qu’une connaissance de la vision cosmologique, universelle des hindous serait un apport sur tous les plans : sur le plan de la pensée, sur le plan de l’expérience mystique, sur le plan de la société, sur le plan des découvertes scientifiques qui seraient un apport considérable. Pourquoi l’ignorer ?

Michel DERVILLE : Dans votre accusation à l’égard du monde contemporain, il y a ce que vous venez de souligner, il y a aussi le dogmatisme.

Alain DANIÉLOU : Absolument. Evidemment, tout dogmatisme est par nature absurde. A partir du moment où vous établissez une pseudo-vérité comme un dogme, vous cessez de penser. Vous arrêtez tout le processus de la recherche.

En fait, la science a été paralysée et toujours paralysée par le dogmatisme. On ne progresse que dans la mesure où on élimine le dogmatisme de la génération précédente, et cela, c’est vrai sur tous les domaines. Alors, quand on vit dans des dogmatismes quelquefois aussi enfantins, aussi absurdes que certaines idéologies, qu’elles soient d’ailleurs religieuses, chrétiennes, islamiques ou marxistes, on arrête simplement le processus de la pensée, toute possibilité de développement intérieur ou extérieur.

Je crois qu’il n’y a rien de plus dangereux que le dogmatisme. Nous avons les dogmatismes comme ceux de Khomeiny qui sont un exemple particulièrement éclatant, mais qui ne sont pas tellement différents des autres.

Je crois qu’une ouverture totale de l’esprit et une méfiance entre tout ce qui a pu paraitre à une certaine époque comme une vérité établie, mais qui ne l’est jamais, est tout de même un obstacle terrible aussi bien au progrès du savoir qu’au bonheur de l’humanité.

Michel DERVILLE : Et puis, il y a également aussi l’aspect marchand de notre société. Vous dites en fin de compte qu’on est dominé maintenant par la caste des marchands, des commerçants et que c’est à cause de cela que cet équilibre millénaire auquel vous aspirez ne se retrouve plus.

Alain DANIÉLOU : Oui, et c’est une chose assez effrayante de voir qu’aujourd’hui, vous avez des artisans qui ne s’intéressent pas à leurs créations et un monde où on ne vous parle dans tous les domaines, que d’économie, comme s’il n’existait pas d’autres problèmes dans la vie, d’autres buts dans l’existence que d’augmenter le SMIC ou de gagner plus ou moins. Ce n’est pas une hiérarchie. Ce n’est pas de la civilisation. C’est vraiment réduire tout à un domaine purement économique qui est celui, en effet, d’une classe des marchands qui a dominé l’Europe depuis deux, trois siècles.

Michel DERVILLE : Oui, mais qui domine maintenant l’Inde, qui domine le monde entier.

Alain DANIÉLOU : Qui domine le monde entier, mais qui, comme toujours, elle finira mal. Mais cela, c’est la succession dont parle Manu déjà dans les lois de Manu, des quatre tyrannies. On commence par la tyrannie des prêtres, ensuite on a celle des militaires et ensuite, on a celle des marchands et puis, celle des ouvriers. Et puis finalement, tout craque et on recommence avec la tyrannie des prêtres.

Michel DERVILLE : Alors, on est dans quel stade en ce moment ?

Alain DANIÉLOU : On est terriblement entre, je crois, la tyrannie des marchands et celle des classes ouvrières. Mais, cela finit toujours par des dictatures militaires. On revient toujours aux mêmes choses une fois que les choses ne vont plus.

Michel DERVILLE : D’après les textes hindous, cela doit aboutir à une catastrophe.

Alain DANIÉLOU : C’est-à-dire, à moins qu’on ne retrouve un équilibre, c’est-à-dire une société par caste, c’est-à-dire une société corporative où chaque élément de la société, chaque groupe a des droits et des devoirs et des possibilités d’existence et de coopération, où les intellectuels ne sont pas des marchands, où les marchands ne prétendent pas être des prêtres, où les ouvriers ne prétendent pas être des soldats, où les soldats ne prétendent pas être des commerçants. Vous comprenez, parce que chaque métier n’existe que parce qu’il y a certaines vertus.

On a encore la notion qu’il y a des chevaliers, qu’il y a encore pour les soldats, on croit ; ou même pour les rois. On croit qu’ils doivent avoir certaines vertus de courage, d’honnêteté, de droiture, de chevalerie, etc. Mais pour les autres, maintenant, il n’y a plus de vertu. A ce moment, s’il n’y a plus de vertu, il n’y a plus aucune solidité dans l’édifice social.

Michel DERVILLE : Et quand vous dites, Alain Daniélou, que l’Inde pourrait nous aider ou elle devrait nous aider à sortir de cet état de décadence, vous pensez à une Inde qui se trouve dans des livres, qui est peut-être encore représentée par quelque Pandit ou quelque Samnyâsin, mais qui n’est pas du tout l’Inde que l’on rencontre quand on va en Inde.

Alain DANIÉLOU : Non, absolument pas. L’Inde est dans un état épouvantable et je le sais bien. Mais, ce que je veux dire, c’est quand même un système de pensées. Et en effet, ce n’est pas du tout… je ne dis pas que c’est l’Inde en tant que pays qui peut être d’une utilité quelconque. Je pense que c’est une tradition au fond, une conception du monde et non pas particulière à l’Inde, qui est celle de l’équilibre de toute société qui avait survécu seulement dans l’Inde. Donc, c’est là qu’on peut la retrouver, mais ce n’est pas une conception particulièrement hindou. C’est une conception de la nature du monde qui est conforme à la nature du monde. C’est tout ce qu’on peut dire. Et si on ne retrouve pas ces vérités fondamentales, on ne peut l’aboutir à rien qu’à un désordre où les gens ne peuvent pas trouver ni leur équilibre, ni leur bonheur.

<MUSIQUE>

Michel DERVILLE : La matinée des autres, Alain Daniélou, ou le monde vu de Gange. Une émission d’Olivier Germain-Thomas, avec la voix de Michel Derville. Mixage : Claude Massé et François Caillart ; assistante : Malika Mezghach, Géraldine Prutner ; réalisation : Christiane Mallarmé.